Planifier Bruxelles, vraiment : la nature aussi est un réseau
La nouvelle Déclaration de politique régionale (DPR) est en ligne. Elle annonce plusieurs mesures positives pour la nature bruxelloise. Les prochains jours seront consacrés à son analyse approfondie. Mais la formation d’un nouveau gouvernement bruxellois ouvre surtout une fenêtre d’opportunité : celle d’inscrire les enjeux de biodiversité au cœur des outils de planification territoriale et de les articuler de manière cohérente avec l’adaptation au dérèglement climatique.
Notre lecture en bref
Depuis vendredi soir, la DPR est accessible. Une trentaine de pages qui couvrent de nombreux sujets. Point positif : la nature y a sa place. Nous saluons ainsi la protection renforcée du marais Wiels, d’Avijl et du Donderberg, ainsi que le gel temporaire de projets sur certains sites à forts enjeux écologiques, comme la friche Josaphat. Ces décisions témoignent d’une prise de conscience.
Cependant, alors même qu’une décision de justice précise les critères préalables à l’urbanisation des friches bruxelloises, le gel inscrit dans la DPR ne semble assorti d’aucun critère explicite, ce qui interroge les conditions de sa sortie. Par ailleurs, des sites comme le Bempt ou le Champ des Cailles continuent d’être mis sous pression. En l’absence d’une vision claire et juridiquement opposable du réseau écologique bruxellois et des infrastructures vertes, les arbitrages risquent de se faire au cas par cas, au détriment d’une vision d’ensemble dont la Région a besoin. Au-delà des annonces ponctuelles, c’est bien la méthode de planification qui est en jeu.
Tout comme la ville, la nature est un système
La Région prévoit de se doter d’un plan régional de mobilité. C’est reconnaître que les déplacements ne se gèrent pas par décisions isolées, mais à l’échelle d’un système structuré et planifié.
La nature fonctionne de la même manière. Depuis les années 1990, la science de la conservation montre que protéger quelques espaces naturels ne suffit pas à enrayer le déclin de la biodiversité. Les espèces ont besoin de continuités écologiques, d’échanges entre populations et d’espaces connectés. La fragmentation des habitats demeure aujourd’hui l’un des principaux facteurs d’érosion.
C’est précisément à cette échelle qu’intervient le réseau écologique. Il ne s’agit pas d’une contrainte abstraite, mais d’un outil de planification : identifier les noyaux de biodiversité, les zones à restaurer et les corridors qui assurent leur connexion. Il prend en compte les sols non artificialisés, les friches, les zones humides, les trames vertes et brunes, les alignements d’arbres — autrement dit, les éléments qui permettent aux espèces de circuler et de maintenir des populations viables à l’échelle du territoire.
À Bruxelles, les bases existent déjà : carte d’évaluation biologique, maillage vert, cartographies environnementales. Certaines doivent être mises à jour et rendues pleinement accessibles. La cartographie du réseau écologique a été amorcée. Ce qui manque aujourd’hui, c’est sa traduction réglementaire. La révision du PRAS, en cours depuis 2021, constitue à cet égard une étape décisive : elle peut inscrire la connectivité écologique au cœur de la planification régionale, plutôt que de laisser ces enjeux dépendre d’arbitrages ponctuels.
Au-delà de la biodiversité, cette cartographie représente une opportunité stratégique. Une nature fonctionnelle en ville contribue à la gestion des eaux pluviales, à la réduction des îlots de chaleur et à l’adaptation aux effets du dérèglement climatique. Intégrer ces fonctions dans les outils d’aménagement permettrait d’identifier les contraintes et les potentialités des espaces urbains, et d’orienter les choix en conséquence. Dans un contexte climatique qui s’intensifie, renforcer ces services écosystémiques n’est plus optionnel.
Outre la contribution du réseau écologique et des infrastructures vertes comme socle de l’aménagement du territoire, le Plan Nature 2.0 annoncé dans la DPR devra intégrer la mise en œuvre du règlement européen sur la restauration de la nature. Il devra fixer des objectifs ambitieux et mesurables, prévoir des moyens à la hauteur des engagements européens et se traduire concrètement dans les instruments d’aménagement. Sans portée réglementaire, ces engagements resteront déclaratifs.
Un point d’attention : la participation citoyenne
La DPR consacre le principe d’un permis intégré urbanisme–environnement, que nous saluons. Cependant, la réforme en profondeur des procédures envisagée pourrait réduire la capacité des citoyens à s’impliquer dans des projets qui transforment leur cadre de vie. Sont notamment visés : la réduction des délais, la rationalisation des réunions de projet, l’extension des consultations aux périodes de vacances scolaires, le remplacement de la Commission de concertation par une enquête unique pour les permis simples et l’exclusion de certains petits permis.
L’intégration de l’expertise et des permis d’environnement dans « Bruxelles Urbanisme » risque également d’affaiblir l’administration qui portait jusqu’ici le regard environnemental dans l’instruction des dossiers. Il est essentiel que cette réforme garantisse des avis environnementaux distincts, indépendants et substantiels.
Sortir des logiques en silo
La réforme administrative annoncée modifie en profondeur l’organisation régionale. Dans ce contexte, le réseau écologique peut devenir un outil transversal, à la croisée de l’urbanisme, de l’environnement, des espaces verts et de la gestion de l’eau.
Aucune espèce ne connaît les frontières administratives. Une planification cohérente suppose de reconnaître cette réalité. Bruxelles a aujourd’hui l’occasion d’inscrire la nature au cœur de sa stratégie territoriale. Cela implique de dépasser les annonces ponctuelles et de donner un cadre clair à la place de la nature dans la ville.