Inondations, canicule : la nature, cette protection qu'on refuse encore de financer

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Carte blanche signée par Lionel Delvaux, Directeur Politique et Plaidoyer chez Natagora

Il y a quelques semaines, la Wallonie comptait les dégâts d'inondations qui ont englouti des rues, forcé des évacuations par les toits, épuisé des secours déjà sous tension. Aujourd'hui, c'est la chaleur qui frappe, de façon précoce et d'une intensité que les météorologues comparent à 1976, 2003 et 2019. Dans les classes, les enfants n'apprennent plus. Chez eux ou au travail, les adultes tiennent à grand-peine. Et ce sont les personnes âgées, les malades, les plus précaires qui paient le prix fort : la chaleur tue d'abord les plus fragiles. 

Faute de mieux, on se rabat sur la climatisation. Une réponse de dernier recours, souvent hors de portée des plus exposés, locataires d'un logement qu'ils ne peuvent pas adapter. Et une fuite en avant : elle rejette la chaleur dehors et alourdit la facture climatique.

Pendant ce temps, les autorités sanitaires s'alarment et traitent l'urgence, pas les causes. Dans Le Soir, Michel de Muelenaere résume le malaise : le mercure bout, les politiques restent de glace. Pourtant, ce ne sont pas les outils qui manquent, mais la volonté de les actionner.

Restaurer les écosystèmes, notre protection la plus négligée

Face aux inondations comme à la chaleur, la restauration des écosystèmes est notre alliée la plus puissante, et la plus sous-investie. Dans le cas des inondations, l'équipe d'Aurore Degré (Gembloux Agro-Bio Tech, ULiège) s’est penchée sur le cas de la Vesdre, et l'a chiffré : haies denses et sols moins travaillés peuvent réduire les crues de près de 30 %. Ce sont les terres d'amont, le plus souvent agricoles, qui protègent les habitants de l'aval. 

Face à la chaleur, et surtout en ville, la végétation nous protège toutes les échelles. A l’ombre d’un arbre, dans une rue ou une cour d’école arborée, la chaleur ressentie tombe aussitôt. Un parc devient un îlot de fraîcheur où le quartier vient respirer. Même une façade ou une toiture végétalisée tempère le bâtiment qu'elle protège. Bout à bout, ces effets sauvent des vies : porter la couverture arborée d'une ville à 30 % réduirait d'un tiers la mortalité due aux îlots de chaleur urbains, d’après The Lancet. Restaurer la nature en ville n'est pas un geste cosmétique. C'est une mesure de santé publique. 

Et le cadre légal pour cette restauration existe. Le règlement européen sur la restauration de la nature, en vigueur depuis août 2024, impose en ville l’absence de perte nette d'espaces verts et de couvert arboré d'ici 2030, puis une hausse ensuite de ce couvert. Couplé à la mise en oeuvre de la règle 3-30-300 (trois arbres visibles depuis chaque logement et chaque école, 30 % de canopée par quartier, un espace vert à moins de 300 mètres), on peut assurer que le plan de restauration permette la protection des plus vulnérables, dans les quartiers plus précaires. Dans les campagnes, le règlement ouvre la voie à la restauration des rivières, de leurs plaines alluviales et du maillage bocager, ces haies mêmes qui freinent les crues.

En Belgique, ce sont les Régions qui doivent le traduire en actes, dans un plan attendu pour septembre 2026. Le moment d'y inscrire les bons objectifs, c'est maintenant.

Financer la nature en centralité 

Sur le plan budgétaire, l'opportunité reste lettre morte. La Wallonie ne prévoit aucun budget dédié identifiable pour ce plan de restauration de la nature. Un premier levier, central, est pourtant sous nos yeux: l’urbanisation elle-même. 

Nos plans de secteur datent des années 1970. Ils laissent ouvertes à la construction des zones où bâtir coûte aujourd'hui cher à toute la société : mobilité, réseaux, raccordements, inondations. La même modélisation de la Vesdre l'a chiffré : bétonner les parcelles encore constructibles gonflerait les crues de 3 à 5 %. Capter la valeur créée par la constructibilité, pour financer la nature là où elle manque : voilà la ressource.

Reste à organiser la solidarité. En ville, entre la périphérie qui s'étale et les centres privés de nature. Et le long des rivières, entre l'amont qui retient l'eau et l'aval qui en récolte les crues. Soutenir les agriculteurs qui restaurent haies, sols et zones humides, ce n'est pas une faveur qu'on leur fait : c'est financer la protection de tous. Sans cette solidarité, le verdissement ira aux seuls quartiers neufs, et la prévention des crues reposera sur la bonne volonté de quelques-uns. C'est le chantier de la décennie.

L'inaction, elle, a déjà un prix. L'étude de vulnérabilité de l'AwAC (2025) chiffre le coût de l'inaction à 2 milliards d'euros par an à +2 °C. La moitié vient de la seule perte de productivité due à la chaleur. S'y ajoutent les coûts sanitaires des canicules. Et l'exposition explose : un tiers des Wallons vivent déjà en zone inondable, les plus précaires en première ligne ; la part exposée aux îlots de chaleur passera de 5 % aujourd'hui à 30 % à +2 °C, jusqu'à 87 % à +3 °C.

Une seule fenêtre d'action, sur tous les fronts

Inondations en mai, canicule en juin : un même dérèglement, une même réponse négligée. Ce que nous vivons n’est pas une fatalité  C'est le symptôme d'un choix : celui de ne pas investir dans ce qui nous protège.

Restaurer la nature dans nos villes et nos campagnes, c'est de la prévention, de santé, et de stabilité face à des dérèglements qui ne sont plus l'exception, mais la règle. Il est temps que les budgets et les plans suivent ce que le terrain, la science et la loi disent déjà.

Photos : Damien Sevrin